30 mars 2007
Keynes, Marshall, Brown
Paradoxe apparent, les icônes, les mythes et les politiques exemplaires de la gauche sociale démocrate viennent depuis bien longtemps déjà de l’ouest anglo-saxon. Ces terres du capitalisme effréné, ces épouvantails de la droite ultra libérale fournissent malgré tout une bonne partie des socles théorique et pratique de la gauche de gouvernement en France comme partout dans le monde. Détournements d’idées, lectures approximatives, recherche d’alibi ou signes d’une ouverture des esprits, voire d’un estompement des clivages, ces références pullulent jusque dans le débat de notre présidentielle.
Trois lectures récentes pour illustrer ce phénomène : la biographie de John M. Keynes par Alain Minc, un article du Figaro Economie sur le thème des « plans Marshall » et une autre tribune du Figaro à propos du prochain passage de témoin entre Tony Blair et Gordon Brown.
A tout seigneur tout honneur, on n’échappe pas à la légende, à celui qui a énoncé les théories qui furent la pierre angulaire des discours économiques de la gauche des cinquante dernières années, sa majesté, Lord Maynard Keynes. Etrange personnage que l’on découvre dans la biographie de Minc. Brillant, bourgeois, dandy, spéculateur, riche, arrogant, irrespectueux, anti-américain primaire, germanophile, pacifiste, antisémite, affamé de pouvoir et de reconnaissance, manipulateur, charmeur, provocateur, tellement « british ». Visionnaire en économie et totalement dénué de sens politique. En permanence à contre courant. Mouche du coche d’institutions dont il ne rêve que de présider les destinées. Jamais complètement à l’intérieur du pouvoir, jamais complètement à l’extérieur. Sur le fil du rasoir, nourrissant sa renommée de ses propres contradictions, Keynes est d’abord un touche à tout de génie.
Difficile de trouver le fil rouge d’un homme aussi varié ? Alain Minc a son idée sur ce qui fait en quelque sorte l’ossature du personnage, les forces intérieures qui le structurent, ce qui explique son parcours et ses idées. Une idée simple qui tourne par moment à l’obsession la transformant, me semble-t-il, en une idée finalement réductrice et simpliste. Keynes homosexuel. Toute la trame de la biographie est construite autour de l’orientation sexuelle découverte, cachée, éprouvée, partagée, assumée puis reniée de Maynard. Omniprésence de la mère, faiblesse du père, influences des amis de Cambridge et de Bloomsburry, fragilité et force en même temps de sa femme pendant la seconde partie de sa vie. Tous les ingrédients de la vie privée se mêlent au fil des ans à ses rencontres et ses amitiés de la sphère publique. Essentielle l’homosexualité de Keynes ? Sans doute pour comprendre sa double vie des années vingt, partagée entre les mondanités de Londres et le style académique de Cambridge. Sans doute aussi pour sentir les craintes permanentes et le besoin d’être aimé de Keynes, son attirance pour les révolutionnaires et son respect pour les institutions, ses déchirements, son besoin de se raccrocher à sa famille et la nécessité parfois de s’en éloigner. Evidemment essentielle pour approcher la sensibilité de l’homme. Mais à force d’être répété, usé jusqu’à la corde, l’argument de Minc finit par agacer.
L’analyse des idées, des théories économiques mais surtout des actes médiatiques et politiques de Keynes est beaucoup plus intéressante. Minc nous aide finalement à répondre à la question « Keynes était-il de gauche ? ». Les sociaux démocrates et les écoles d’économistes qui se réclament de lui ont-ils trahi ou dénaturé le message du maître ? Ont-ils fait fausse route ? En grande partie, la réponse est oui. Bien sur, la « théorie générale » de Keynes jette au panier la croyance merveilleuse des économistes classiques : cet équilibre auquel le marché parvient comme par miracle grâce à la « main invisible ». Evidemment, Keynes théorise la situation d’équilibre de sous-emploi, rejetant ainsi l’idée fausse que la baisse des salaires est toujours suffisante pour rétablir l’équilibre du marché du travail. Bien sûr, avec son fameux « multiplicateur », il théorise et préconise l’utilisation massive de la dépense publique. Et, internationaliste, il met sur pied après la seconde guerre mondiale le premier système monétaire international. Mais Keynes restera surtout toute sa vie un libéral, pragmatique, défenseur des prérogatives de la couronne britannique. Venu le moment de son entrée au Parlement, il siègera sur les bancs libéraux. Avocat du maintien de l’empire, il varie en fonction des périodes entre libre échangisme commercial et protectionnisme. Champion de la relance par la dépense publique, il est en même temps opposé à un déficit des dépenses de fonctionnement de l’état. Intrigué, voire attiré, par les idées socialistes et marxistes, il en reste à l’écart autant par idéologie que par conformisme. Son nom reste finalement attaché à la finance et aux accords monétaires de Bretton Woods et non pas aux réformes sociales du « welfare state » de Beveridge.
Simplifiée, caricaturée, la pensée de Keynes est donc devenue, sans qu’il ne le sache vraiment et sans probablement qu’il ne le souhaite, l’alpha et l’oméga des politiques interventionnistes de gauche. Et sous cet angle, la lecture des programmes des présidentiables démontrent que l’esprit keynésien est toujours là en 2007 : les milliards pleuvent, les promesses fusent, partout l’état est salvateur. Pour un Bayrou qui fustige la dette, combien de Sarkozy, Royal, Laguiller et autres Besancenot que le déficit n’effraie plus. Pragmatisme, équilibre, adaptation : les autres messages du grand Maynard sont passés à la trappe.
Mais il n’est pas le seul dont la postérité a réduit ou simplifié la pensée. Dans le registre des fascinations posthumes, Georges Marshall tient une bonne place, particulièrement dans notre pays. Jean-Pierre Robin se demande à juste titre dans le Figaro du 26 mars « pourquoi le plan Marshall fascine les Français » ? Plan Marshall pour les SDF, plan Marshall pour les banlieues, pour le logement, l’enseignement ou pour la formation : il est vrai que la simple évocation du célèbre secrétaire d’état américain et de son fameux plan suffit à clore un sujet. Le plan est la solution miracle. Dépenser beaucoup, massivement, rapidement pour régler un problème : telle est la conception de nos néo-marshalliens.
Marshall nous renvoie à Keynes évidemment. D’abord parce que son plan de 1947 fut l’exact opposé du Traité de Versailles de 1918 dont la critique dans « Les conséquences économiques de la guerre » fut la première œuvre marquante de Keynes. Une idée simple : aider les pays européens à se redresser pour mieux vendre les produits américains (si seulement on pensait plutôt à un plan Marshall pour l’Afrique aujourd’hui). Ensuite, parce que les plans Marshall de nos politiques hexagonaux sont autant de plaidoyers pour la dépense publique, keynésiens encore, keynésiens toujours.
Pourtant, il faut se rendre à l’évidence, ce n’est ni à l’UMP, ni au PS, ni à l’UDF qu’il faut chercher les véritables néo-keynésiens de ce début de vingt-et-unième siècle mais bien de l’autre côté de la Manche. Retour aux sources, retour aux origines, le descendant spirituel de Maynard Keynes n’est pas Ségolène Royal mais Gordon Brown. On peut discuter bien entendu de l’état du Royaume Uni, des inégalités de revenus, de l’exclusion, de la pression sur les salaires, du libéralisme de la City, il n’en reste pas moins qu’après dix années sans interruption (chose absolument inimaginable pour nous Français) à la tête du Trésor britannique, Gordon Brown peut s’enorgueillir de la plus longue période de croissance que son pays ai jamais connue, d’un taux de chômage parmi les plus bas d’Europe, d’un dynamisme économique à rendre jaloux. Pragmatique, usant de la dépense publique sans céder sur l’essentiel équilibre à moyen terme des finances publiques, soucieux de s’adapter au nouvel ordre du monde, la politique de Gordon Brown et de Tony Blair est la version moderne de la vision keynésienne. Dommage que, dans un contre-sens dont notre vie politique est coutumière, « blairisme » soit devenu synonyme d’ultra libéralisme quand ce n’est pas considéré comme « un gros mot ». Encore une mystification.
Relire Keynes. Réinventer Marshall. Dé-diaboliser Brown. Tout un programme.
25 mars 2007
Pot pourri
Je voudrais tout d'abord présenter mes excuses à Ségolène Royal, je n'ai pas arrêté ce week-end : les enfants, les rencontres du cinquième pouvoir d'Agoravox, le tractage (pour Bayrou) au marché du dimanche, un petit passage à la Fnac pour acheter l'ordinateur sur lequel j'écris en ce moment, un peu de lecture, les hebdos, le JDD, les trois derniers chapitres du Keynes de Minc, les repas, un peu de bricolage à la maison, quelques coups de fil familiaux ... bref, très franchement, ce n'est pas de la mauvaise volonté ni une quelconque réticence au patriotisme nouvelle vague mais je n'ai vraiment pas eu le temps d'aller acheter un drapeau bleu blanc rouge. Je sais, c'est mal !
J'essaierai de me rattraper d'ici le quatorze juillet. Ou peut être en octobre pour la coupe de monde de rugby ...
Trève de plaisanterie. Il semble bien que le ridicule ne tue plus. Allons enfants de la démagogie, le jour du vote est arrivé. Contre vous les poussiéreux partis, notre bulletin dans les urnes est posé !
Beau succès de la journée Agoravox. Plusieurs centaines de personnes. Des débats intéressants. Une organisation très réussie, internet sort de l'amateurisme. J'ai retenu un nom, un visage, un blog. Tristan Mendès-France, un air de famille, egoblog.net. Remarquable de clarté lors de la table ronde des bloggeurs. A une question sur la possibilité sur internet de faire émerger les vérités tenues en silence par les médias traditionnels, il répond que oui, bien sur, la liberté de ton d'internet, sa capacité à diffuser des idées nouvelles, sont de bonnes choses mais que oui, aussi, hélas, internet est le lieu rêvé pour diffuser des rumeurs, des horreurs, des délires de haine. Oui, aussi, hélas, on trouve sur internet des sites à vomir sur la négation de la Shoah, sans parler - et Tristan Mendès-France n'en parle pas pour ne pas polémiquer - des "complotistes" du 11 septembre.
Petit retour sur le Panthéon dont je parlais dimanche dernier. Parmi les grands hommes, Louis Braille, inventeur de l'alphabet pour aveugle qui porte son nom. Devant sa tombe, un petit écriteau en plexiglas gravé de petits points : son nom écrit avec son langage. Hommage dérisoire et symptomatique du traitement réservé aux handicapés : il n'y a pas d'écriteau équivalent devant les autres tombes, comme si on voulait circonscrire la différence, l'anormalité.
Tout le monde le sait, la semaine à venir est cruciale. Déterminante. Ce sera un tournant, c'est certain. Les choses vont se clarifier. Après plusieurs mois de doute, d'espoir, de quête, on va enfin savoir. C'est l'heure de la décision qui approche. Oui, cette semaine, le flou ne sera plus de mise, les nuages vont se dissiper pour laisser la place à la vérité ...
cette semaine, on saura enfin avec certitude que Jacques Kachkar est un rigolo ...
Bonne semaine.
22 mars 2007
Elites : reproduisez-vous !
Je trouve assez étrange, voire cocasse, d'entendre plusieurs des candidats à l'élection présidentielle proposer de réserver des quotas de places dans les classes préparatoires aux grandes écoles à des élèves de quartiers populaires, de zones défavorisées, voire de territoires ruraux. A gauche, au centre, jusqu’à Nicolas Sarkozy lui-même pour qui « les meilleurs élèves de chaque établissement doivent pouvoir être spécifiquement épaulés pour aller vers les grandes écoles ».
Pour Ségolène Royal, « des classes préparatoires aux grandes écoles seront implantées dans les quartiers où elles ont toujours été absentes et chaque lycée devra ouvrir à au moins cinq pour cent de ses élèves la possibilité d’entrer dans les classes préparatoires ».
C'est un peu, me semble-t-il, Faust signant un pacte avec le Diable. Vouloir combattre ce lieu déterminant de la reproduction des élites que sont devenues les classes préparatoires aux grandes écoles, non pas en les réformant mais en en forçant l'entrée, me parait d'une certaine façon un aveu d'échec.
Pour comprendre ce compromis, cette acceptation de la fatalité d'une sélection à outrance réservée aux rejetons des bonnes familles, il faut revenir un peu en arrière sur la question de l'avenir du système des grandes écoles en France. Système unique en son genre, exception dans le panorama des systèmes éducatifs des grands pays développés, système anachronique.
Il y a un large consensus pour constater que le recrutement dans les grandes écoles n'assure pas l'égalité des chances, que les moyens mis en œuvre dans ces grandes écoles sont nettement supérieurs à ceux consacrés dans les universités et que ceci créé un véritable fossé entre ces deux systèmes. Un large consensus pour constater que l'effort de recherche est faible dans les grandes écoles, que l'orientation volontairement professionnelle de la formation y éloigne de la recherche les meilleurs étudiants, et éloignent aussi les entreprises de la recherche. Une espèce de distinction artificielle s'est construite en France entre la notion d'excellence (les grandes écoles) et celle de recherche.
Résultat : nos universités et nos grandes écoles sont de taille et de réputation insuffisante au niveau mondial. Notre recherche fondamentale marque le pas face aux laboratoires américains et anglais, voire de certains pays en développement. L’Université est en déroute par manque de moyens. Elle ne parvient pas à former en masse les étudiants sortis du secondaire.
Ces constats sont-ils nouveaux ? Non, bien entendu. On les retrouve déjà, identiques, dans le rapport Attali de 1998 « Pour un modèle européen d’enseignement supérieur ». Jacques Attali y évoque longuement le rapprochement nécessaire entre universités et grandes écoles. Il suggère non seulement une modification du cursus des grandes écoles pour permettre aux étudiants de préparer aussi la licence en première année et la maîtrise à la sortie de l’école, mais il propose surtout qu’à terme, les classes préparatoires ne soient plus hébergées en lycée mais dans les universités.
Ce rapport avait été très largement contesté par les syndicats étudiants de gauche. Pour l’UNEF, à l’époque, « seule la musique change un peu. Attali insiste sur la nécessité de rapprocher grandes écoles et universités. Cela a l'air d'une bonne idée, sympa, généreuse, anti-élitiste... Pas du tout. Il part d'un vieux préjugé: les écoles c'est bien, l'université c'est mal. Les rapprocher, ça veut dire obliger les facs à singer les grandes écoles. » Or, pour l’UNEF, « les écoles donnent une formation professionnelle, pour les meilleures de très haut niveau, l'Université une formation théorique: ce sont deux types d'enseignement supérieur différents, qu'il importe de maintenir car chacune a sa valeur et son utilité. »
Immobilisme général. Les syndicats étudiants défendent le statu quo sous le prétexte que l’on va faire des grandes écoles au rabais, les politiques prônent un statu quo avec un soupçon de discrimination positive sans remettre en cause le système par crainte de casser le seul outil qui fonctionne dans le système d’enseignement supérieur français, et les parents d’élèves des classes aisées se frottent les mains de voir se maintenir ce moyen quasiment infaillible de reproduction de leurs privilèges. L’égalité des chances est bien loin …
Le problème de la recherche et celui de l’égalité des chances sont liés. C’est une refonte du système en profondeur dont nous avons besoin, progressive mais en profondeur. Rapprocher les écoles et les universités, créer des campus de taille mondiale, redonner ses lettres de noblesse à la recherche, beaucoup de candidats le proposent. Pour François Bayrou par exemple, « il faut une réflexion, avec les grandes écoles et les universités, sur la place de la recherche dans la formation des élites des entreprises et de l’État. Dans les grands pays qui sont nos concurrents, la recherche est la voie royale pour la sélection des élites. (…) Ce n’est pas le cas chez nous, il faut que cela le devienne, et cela passe par un accord entre les universités et les grandes écoles. (…) Il faut que nous réconciliions les grandes écoles et le monde de la recherche. ». Pour Nicolas Sarkozy, « nos grandes écoles (…) sont trop petites, insuffisamment portées sur la recherche, socialement monolithiques. ». Il critique ce « système éducatif à deux vitesses qui permet aux enfants favorisés d’obtenir rapidement un diplôme et un emploi tandis que d’autres, moins chanceux ou moins informés, sont abandonnés à leur sort dans des filières sans débouchés ou auxquelles ils n’ont pas été préparés. »
Tout ceci est fort bien. Mais je suis convaincu, ayant usé mes pantalons sur les bancs des classes préparatoires, je suis convaincu que l’abandon de ce système de prépas et son intégration à l’université, est une des clés du problème. Forcer l’entrée de ces cavernes d’Ali Baba en distribuant quelques précieux sésames à des étudiants de quartiers en difficultés triés sur le volet n’y changera rien.
Permettez-moi de conclure par une anecdote. Promenade dominicale, rue Soufflot. Un monsieur nous demande où se trouve le lycée Henri IV. Il est avec sa fille qui doit avoir sept ou huit ans. Je me demande s'il la prépare déjà à son avenir brillant. Cela me rappelle mon professeur de math de prépa qui nous expliquait pourquoi les élèves des lycées parisiens réussissaient mieux aux concours de polytechnique ou de Normale sup. C'est parce qu'ils connaissent les lieux, disait-il, qu'ils passent devant les façades de ces écoles depuis qu'ils sont tous petits, c'est parce que cela ne les impressionne pas. A voir comment je réagis encore aujourd'hui en déambulant rue d'Ulm, je comprends un peu mieux ce qu'il voulait dire.
La reproduction des élites commence par des promenades ...
21 mars 2007
Bayrou en finale ...
Reportage de campagne. En live. Hier soir, c'était jour de sortie. Baby sitter. Tenue de soirée. Bayrou au Zénith. Le Zénith ! Il est tout de même gonflé Bayrou. Quand tout le monde vous prend pour le clown de la présidentielle, faire son show à la porte de Pantin, faut oser !
Mais comment vous raconter un meeting politique ?
Je pourrais vous parler de « La France qui veut être la France » et pas l’Amérique ou la Scandinavie. Je pourrais vous amuser avec les aventures des « barons » et des « éléphants ». Vous parler du tracteur dont il est fier. Du travail qu’on fait de ses mains et qui n’empêche pas « de penser ». Des milliardaires du CAC 40 dont il se sent moins proche que des infirmières, des médecins, des ouvriers, des paysans. Je pourrais décliner les thèmes de la campagne. Environnement. Dette. Recherche. Education. Emploi. Exclusion. Culture. Europe. Mais, vous lirez tout cela dans vos journaux du jour.
Parce qu’en apparence, rien ne ressemble plus à une réunion publique politique qu'une autre réunion publique politique. En réalité, c'est un peu comme au théâtre. Décors. Costumes. Lumière. Il faut quelques ingrédients de base indispensables pour que la sauce prenne bien et que le public soit content.
Un accueil chaleureux. Des jeunes vendeurs et vendeuses de T-shirt. Cinq euro pour un « Bayrou au Zénith » ou un « Sexy centriste ». Large ou XL. Unisexe. Avec un CD en prime. C'est raisonnable. Une buvette. Sandwich unique. Jambon beurre. C'est le sandwich version laïque sans doute.
Des militants. Il y en avait. Beaucoup. Dedans, dehors, sur les gradins, dans la fosse, sur les escaliers, sur la scène, des milliers. Des d'jeunes. Indispensable les jeunes, pour pas faire ringard. Il y en avait. Beaucoup. Déguisés en orange, on aurait dit une armée de Casimirs. Ils sont même restés sur la scène, dansant, chantant, entonnant à tue tête "Bayrou Président, Bayrou Président". Sympathiques les jeunes. Mais un peu fatigués peut-être, la campagne doit être dure : alors que le candidat montrait une santé insolente au bout de près de heures de discours non stop, une jeune militante s’est évanouie sur la scène. Stress, nuits blanches. A moins que ce ne soit l’émotion.
Pour faire un bon meeting, il faut une entrée triomphale bien sur. Elle le fût. Brisant la foule sur son passage, prenant son temps, saluant, embrassant, l'entrée de Bayrou hier soir c'était quelque part entre le chemin de croix et Moïse séparant les eaux de la mer.
Une musique d’ambiance forcément. Celle de Bayrou show est entêtante. Un peu fatigante à vrai dire.
Et des petites phrases évidemment. Il y a celles dont on ne se lasse pas. Celles qui font rire. Les valeurs sûres. Celles qui provoquent immanquablement les applaudissements. Celles dont chaque mot est pesé. Celles qu'on a écrites pour être reprises par les médias. Il y en a certaines quelquefois qu'on sent venir de plus loin. Celles qui brisent l'armure pour laisser entrevoir une parcelle d'humanité, l’homme derrière le candidat.
Il faut des adversaires enfin. Et Bayrou n'en manque pas. A droite, à gauche, en haut, en bas. Alors, il faut rendre coup pour coup pour faire se lever le public, galvaniser la foule, faire rêver, entraîner derrière soi les militants en délire, voler vers la victoire certaine.
Voilà, c'était ça le show de Bayrou hier soir. Un meeting électoral. Un vrai. Un bon. Mais j'allais oublier, pour faire un super meeting électoral, il faut un hymne. Un refrain. Un petit air que l'on fredonne en sortant de la salle, dans sa voiture, sur le chemin du retour. "Bayrou en finale, Bayrou en finale, Bayrou, Bayrou, Bayrou en finale". Reste une question : c'est pour qui le coup de boule ?
18 mars 2007
Petite balade dominicale
Une fois n'est pas coutume, chers lecteurs, ne m'en voulez pas, je vais faire comme tout bon bloggeur qui se respecte et je vais parler de moi. Un peu de nombrilisme ne fait pas de mal. Voici donc le récit palpitant d'une promenade dominicale dans le coeur de Paris, un week-end d'hiver pré-électoral.
Rue d'Ulm. Le seul fait de marcher dans cette rue au nom mythique m'impressionne. Normale sup. L'intelligence à l'état pur. L'élite. Le sommum du système éducatif français. Malgré tout le mal que je pense des classes préparatoires aux grandes écoles et de leur mode de sélection anachronique (j'en parlerai bientôt), comment ne pas respecter ce temple du savoir. Un temple en crise financière, en crise éducative, en manque de sens et d'objectifs, comme l'est malheureusement une bonne partie de l'enseignement supérieur en France.
Place du Panthéon. Autre temple. Non moins impressionant. Un temple dédié aux grands hommes. Etrange édifice religieux sans dieux, sans messe, sans prêtres et dont les saints sont des hommes et des femmes qui ont fait la gloire de la France. Panthéon laïque. Difficile de trouver un lieu qui représente mieux l'identité nationale. Celle d'Emile Zola, le défenseur de Dreyfus. Celle de Victor Shoelcher, l'abolitionniste de l'esclavage. Celle de Marie Curie, la polonaise immigrée. Celle des Justes évidemment. Difficile, allez, pourquoi le nier, de ne pas penser à François Mitterand, un jour de pluie du printemps 1981, trois roses à la main.
Manifestation sympathique de l'Institut Curie pour le financement de la recherche contre le cancer devant le Panthéon. Des milliers de jonquilles. Arrêt devant le stand des Bagouz' à Manon. Je ne raconte pas l'histoire parce qu'elle est triste mais je rajoute un lien. Un lien sur un site, c'est un peu comme une main tendue.
Les immeubles cossus de la place des grands hommes. Pauvre Fabius. Est-ce qu'il habite toujours dans les parages ? Cette campagne doit être un calvaire. Lui le normalien. Se faire rejeter comme un mal-propre, bon dernier des primaires. Et supporter cette campagne invraissemblable de confusion. Ah, si le Président était encore là ...
Rue Soufflot. Un monsieur nous demande où se trouve le lycée Henri IV. Il est avec sa fille qui doit avoir sept ou huit ans. Je me demande s'il la prépare déjà à son avenir brillant. Cela me rappelle mon prof de math de prépa qui nous expliquait pourquoi les élèves des lycées parisiens réussissaient mieux aux concours de polytechnique ou de Normale sup. C'est parce qu'il connaissent les lieux, disait-il, qu'ils passent devant les façades de ces écoles depuis qu'ils sont tous petits, c'est parce que cela ne les impressionne pas. A voir comment je réagis encore aujourd'hui en déambulant rue d'Ulm, je comprends un peu mieux ce qu'il voulait dire.
La reproduction des élites commence par des promenades ...
17 mars 2007
Identité sereine
Nicolas Sarkozy a raison. Absolument. Il a raison de dire qu'il faut parler de la France quand on est candidat à la magistrature suprême. Il a raison de dire que le sujet même de l'élection présidentielle, c'est la France, son identité, son essence, son message, son histoire et son devenir, ce qu'elle représente à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières, ce qui fait d'elle une Nation spéciale, unique.
Nicolas Sarkozy a raison. Incontestablement. Il a raison de dire que les mots France, nation, identité ne doivent pas être laissés en patûre aux extrémistes, qu'il faut se réappropier ce message d'appartenance et, pourquoi pas, d'amour.
Mais ....
mais je me pose des questions : pourquoi faut-il hurler quand on parle de son pays ? en quoi est-il nécessaire de vociférer, de faire des grands gestes et des effets de manche pour communiquer cet amour de la patrie ? pourquoi cette énergie étrange et cette volonté manifeste d'en "faire beaucoup", d'en faire trop sans doute ? pourquoi ces phrases qui ressemblent à des caricatures ? pourquoi cette angoisse lisible dans les yeux ? pourquoi ces amalgames ? pourquoi, au lieu de parler des atouts de la France, de son rôle universel, de son creuset, de ses paysages et de ceux qui les peuplent, pourquoi définir ainsi l'identité "en creux", en dénigrant ce qu'elle n'est pas, ce qui en sont exclus, ceux qui la noient, ceux qui la dénaturent, ceux-là même qui viennent à nous sans parler notre langue ?
Rien à faire. Ce discours là n'est pas une douce musique à mes oreilles.
On peut parler de la France avec calme et douceur, avec mesure et discernement, avec tranquilité, avec sérénité. Pour les Hommes comme pour les Nations, l'âme est une voix de l'intérieur. C'est avec le coeur qu'elle s'exprime, pas avec les cordes vocales.
14 mars 2007
Borloo - DSK : la valse hésitation
Sans vouloir faire de peine à Azouz Begal ou à Corinne Lepage, les ralliements à François Bayrou restent pour l'instant certes de valeur mais politiquement marginaux. Les poids lourds se tâtent. A moins que ce ne soit justement leur poids trop lourd qui les pousse à l'inertie. Et pourtant, le parti démocrate ne pourra pas se faire sans eux et se contenter d'être un nouveau nom de l'UDF ! Et pourtant, rien ne démontre mieux l'impérieuse necessité de ce rassemblement que les hésitations qui tournent au ridicule de Jean-Louis Borloo et de DSK.
Quel spectacle en effet !
A droite, Borloo met en scène son ralliement annoncé à Sarkozy dont il ne partage manifestement ni la vision de la France, ni les moyens de la sortir de la crise, ni le vocabulaire, ni les convictions. Alors, tel un exorcisme, il consigne dans un bouquin tout ce qui le différencie de Sarkozy, sans doute pour le rejoindre plus léger, délesté d'une partie de ses remords. Mais qui est dupe ?
A gauche, dans un PS en plein désarroi, DSK livre un combat perdu d'avance pour éviter un virage à gauche de la campagne de Ségolène et multiplie les appels du pied à Bayrou tout en affirmant haut et fort qu'il ne fera pas le premier pas. Sans doute par timidité. Mais qui est dupe ?
Voilà donc deux hommes, populaires, sociaux-démocrates ou démocrates-sociaux, deux hommes que tout rapproche mais qui pour des raisons historiques de clivage droite-gauche, à cause d'une bipolarisation excessive de la scène politique française, se retrouvent opposés, face à face. Deux hommes que des millions de français verraient bien gouverner ensemble et qui, pour des raisons d'appareils, vont se battre l'un contre l'autre. Deux hommes qui, de façon évidente, sont des réformateurs modérés et qui vont soutenir des campagnes qui se radicalisent, à droite et à gauche. Deux hommes dont tous les actes et tous les mots démontrent q'ils sont mal à l'aise dans leur parti ou dans leur soi-disant famille politique mais qui s'âpprêtent à céder à l'habitude et à se coucher docilement devant le candidat de leur camp ou de leur clan.
N'est-ce pas là un immense gâchis ?
DSK prépare l’avenir
Poussé par Ségolène Royal à se mettre en première ligne pour faire barrage de son corps à la déferlante Bayrou, DSK s’est exécuté. Bon soldat. LCI, Europe, TF1, Le Monde : le battu des primaires refait surface dans les médias pour endiguer la vague centriste. Mais c’est cautère sur jambe de bois. Le converti de la dernière heure n’est guère crédible. La vérité, c’est que, derrière la façade du ralliement de circonstances, DSK et ses amis préparent ouvertement l’avenir. Et l’avenir ne s’appelle pas Ségolène.
Essayons de lire entre les lignes en faisant ce qu’il ne faut surtout jamais faire : sélectionner les phrases qui nous plaisent et les sortir de leur contexte … mais tout de même, l’exercice est tellement tentant et donne un résultat tellement frappant :
« Pour autant, je trouve que l'on est à la fois trop indulgent par rapport au flou du projet de François Bayrou et parfois trop excessif par rapport à sa démarche. (…) C'est certes un homme de droite, mais il a donné des signes de rupture par rapport à Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. (…) S'il va jusqu'au bout de sa logique - et je l'y encourage ! -, il se prononcera contre l'alliance avec Nicolas Sarkozy au second tour. Ce sera une belle majorité pour battre Sarkozy et pour changer la France. (…) J'ai plaidé pour une gauche social-démocrate. Je pense toujours que la solution est là. (…) La succession des alternances et les difficultés de la société française ont érodé les différences manichéennes qui existaient jusqu'en 1981. C'est plutôt une bonne chose. »
DSK a bien du mal à cacher son scepticisme face à la campagne socialiste et sa tentation inavouable de se rapprocher du centre. Ce n’est certainement pas le nouveau virage « à gauche toute » prôné par Fabius pour relancer la campagne qui atténuera son malaise.
Alors DSK se projette dans le futur. Joue-t-il déjà la candidate socialiste perdante ? Toujours est-il que, dès le 17 décembre, lors de la réunion nationale de ses réseaux, Dominique Strauss-Kahn a proposé la mise en chantier d’un « manifeste social-démocrate » afin, je cite, de « mieux définir un socle d’analyses, de valeurs, d’orientations politiques communes à un certain nombre de militants et d’acteurs, dans et hors du parti socialiste », afin de charpenter « cette nouvelle identité sociale démocrate qui a été assumée par Dominique Strauss-Kahn à l’occasion de la primaire ».
Et DSK de se poser des questions de fonds : « Que recouvre exactement cette notion en terme de valeurs, d’objectifs politiques et de méthode ? Comment se positionne-t-elle par rapport aux diverses traditions politiques de la gauche et de la société française ? (…) A quel projet historique peut-elle correspondre à court et moyen terme ? (…) Sur quels acteurs et rapports de force peut-elle effectivement s’appuyer ? »
Alors bien sur, DSK est un homme politique intelligent. Il sait bien que le présent est essentiel mais qu’il ne faut pas « insulter l’avenir ». Et la synthèse de sa démarche est limpide : « Nous sommes pleinement engagés aujourd’hui dans la campagne présidentielle de notre candidate, Ségolène Royal. Mais il n’est pas inutile de poursuivre parallèlement une réflexion collective sur ces questions. » CQFD.
Allons encore un peu plus loin dans cette visite à l’intérieur des sentiments profonds de DSK et de ses soutiens. Que trouve-t-on justement dans ce nouveau blog du Manifeste Social-démocrate ?
Que dit par exemple Rodolphe Kauffmann, l’un des animateurs de cette réflexion :
« Je crois qu'il est de notre ressort de penser aux moyens de construire un parti structurellement social-démocrate. (…) Notre parti doit avoir la politique de sa sociologie et c'est pour cela que nous écrivons collectivement un manifeste social-démocrate, mais nous ne pourrons faire fructifier notre méthode que si nous construisons un parti socialiste qui n'a jamais encore existé... »
Alors, entre ce parti socialiste qui n’a jamais existé, ce parti social démocrate à la DSK et le projet de parti démocrate de François Bayrou, y a- t-il plus que la largeur d’une feuille de papier à cigarette ?
N’est-il pas grand temps que les masques tombent, que les lignes bougent et que chacun se détermine, non pas en fonction de clivages archaïques et anachroniques, mais en fonctions de ses convictions ? Monsieur DSK, de l’audace, du courage !
11 mars 2007
Chirac - Bayrou : le passage de témoin
Il y a des moments un peu particuliers où l'on a le sentiment qu'un petit morceau d'histoire s'écrit sous nos yeux, où le scénario parait si limipide qu'il coule comme de l'eau de source. Hier soir sur TF1, je pense que nous avons sans doute vécu l'un de ces instants que l'on repassera en boucle dans toutes les émissions "best of" qui font fureur dans la case prime time de nos programmes TV.
Premier acte, Chirac. Digne, fort, émouvant, nous donnant à deux mois de la fin de son mandat, non pas une image crépusculaire et nostalgique, mais un discours vibrant de confiance et d'amour pour son pays. Et regardant vers l'avenir en traçant des grandes routes, que malheureusement il n'a pas su suivre. La France exemplaire : nous sommes les citoyens d'un pays pas comme les autres, nous avons la merveilleuse folie de croire que nous portons en nous-mêmes un message universel. La France tolérante : à l'intérieur de nos frontières, comme au-delà, dans notre vie politique comme sur les champs de bataille à travers le monde, nous avons le devoir de nous opposer aux extrémismes. C'est un peu cela, notre identité nationale ... La France conquérante : l'innovation, la recherche, le travail sont nos seules richesses mais la France étonnera encore. La France solidaire : face au nouveau monde, et encore une fois autant dans l'exagone que partout sur le globe, nos valeurs sont celles de l'égalité des chances, c'est notre modèle social, le renier c'est se renier. La France européenne : indispensable horizon, malgré les difficultés, malgré les échecs. La France durable : parce que "notre maison brûle" et que "nous regardons ailleurs", parce que la planète a toujours été en quelques sorte l'objectif naturel de la politique de la France, parce que le message universel à porter au monde aujourd'hui est sans doute d'abord celui de la protection de l'environnement.
Trop tard. Sans doute. Mais les idées belles n'ont pas besoin de calendrier.
Deuxième acte. Les réactions des principaux candidats. Ségolène Royal, balayant d'un revers de main la dignité du discours pour se lancer dans un égrénage de ses propres objectifs, se drapant une fois de plus, non pas de l'étandard national, mais de l'écoute de ses concitoyens. Un discours de technicien pour ne pas dire de technocrate. Sans panache, sans profondeur, sans âme. Jean-Pierre Rafarin, prêtant sa légendaire bonhommie à l'exercice, tente tant bien que mal de représenter l'absent, Nicolas Sarkozy. Déférent, nostalgique, teintant d'un brin d'humour un éloge un peu pompeux, sur le fil du rasoir entre la fidélité et la rupture. Posture délicate tant le message du chef de l'Etat est à mille lieux d'un soutien, même voilé, même prononcé du bout des lèvres, même subliminal, à son champion d'aujourd'hui. Le Pen enfin, haineux, horriblement haineux. Dans ses yeux, dans sa voix, par tous les pores de sa peau, c'est de la haine qui transpire. Et en même temps une certaine détresse, celle de voir disparaitre son "meilleur ennemi", l'obstacle contre lequel il se heurte avec délectation depuis des décennies. Le Pen, c'est un peu comme les conservateurs américains après la chute du mur de Berlin, c'est un boxeur tout seul sur le ring et qui tourne en rond, un combattant sans adversaire. Le vide lui fait peur. C'était la fin de la carrière de Jean-Marie Le Pen ce soir. Bon débarras.
Troisième acte, Bayrou. Il l'a trouvé bon. Tout simplement. Parce que la fonction est plus importante que les hommes qui l'exercent. Cela m'a rappelé l'éloge funèbre de Mitterand par Chirac en janvier 1996. Pour rentrer dans les habits de son prédécesseur, encore faut-il ne pas les avoir transformés en lambeaux. François Bayrou respecte donc la dignité et le message universel, la vision de la France qui est celle d'un Président. Et pourquoi ferait-il la fine bouche : tolérance, Europe, singularité de la parole de la France, engagement écologique, innovation, solidarité, n'est-ce pas le coeur même du discours de Bayrou dont Chirac a dessiné les contours ce soir ? Bayrou n'a pas réagi au discours de Chirac, il s'est inscrit dans son discours, il l'a prolongé, il lui a apporté la volonté de l'action. Parce que la continuité est dans l'essence même de la fonction et que la rupture est un leurre.
Il n'y a pas d'homme providentiel. Il n'y a pas de recette miracle. Il n'y aura pas de grand soir, ni de lendemains qui chantent. Et en écoutant François Bayrou ce soir, je me suis dit finalement qu'il y avait deux raisons qui me poussent aujourd'hui à lui faire confiance, même si, je l'avoue, je regrette quelquefois les grandes idéologies d'autrefois. La première, c'est précisément la différence qu'il met en avant entre projet et programme. Les programmes sont faits de promesses et les promesses tissent de mensonges nos futures déceptions. Non, EDF et GDF ne seront pas regroupées même si Ségolène Royal est élue. Non, le service minimum ne sera pas mis en place de façon autoritaire dès le mois de juillet si Nicolas Sarkozy est élu. Ce volontarisme électoral ne nous a fait que trop souffrir. Il faut un cap, un objectif, un horizon, et une méthode de navigation. La deuxième raison tient à cette méthode. Depuis vingt-cinq ans, la France est incapable de se réformer. Corporatisme, combat de clans, grèves nationales, réformes et contre-réformes contradictoires, nous sommes englués dans un immobilisme qui ne serait pas aussi criminel si le monde ne bougeait pas de plus en vite autour de nous. Or, des deux côtés de la scène politique, on nous propose d'utiliser à nouveau, encore et encore, ces mêmes recettes. "Je veux" dit Ségolène, "je ferai" dit Sarkozy. Ils ne feront pas, ou mal. Ils se heurteront aux mêmes obstacles, les syndicats pour l'un, la dette pour l'autre. Un cap sur lequel une grande majorité de français s'accorde - il faut réformer les retraites, il faut rétablir la réussite à l'école, il faut réduire la dette - et une méthode de négociation - avec les syndicats d'enseignants, de parents, de fonctionnaires, des entreprises publiques, avec les partenaires sociaux - pour que les solutions soient des chemins que l'on partage. Le succès est loin d'être garanti mais ne pas essayer serait une folie.
07 mars 2007
Liberté dangereuse
Dans un article paru mardi 6 mars sur Agoravox, un modérateur explique son rôle dans le processus de sélection des articles qui sont publiés sur le site, posant notamment la question de la définition d'un média par opposition aux forums ou aux blogs, posant aussi me semble-t-il la question de la limite à la liberté absolue de publication sur le net.
"Enfin, je m’efforce de me poser la question du sérieux du contenu. Certains d’entre nous écrivent des papiers dont la teneur est limite, parfois même hors limite. Là encore, quand les faits relatés sont graves, je pense qu’en tant que lecteur, je suis en droit de demander que ce qui est mentionné soit un minimum corroboré. Ou que certaines sources soient citées. Cela est difficile et peut m’amener à voter contre un papier qui fait écho en moi, mais en tant que modérateur, je dois veiller à la crédibilité de ce qui est publié."
En effet, la ligne éditoriale d'Agoravox semble claire et généralement bien respectée. Les articles sont de bonne qualité rédactionnelle, apportent la plupart du temps une information originale, liée à l'actualité récente et souvent richement argumentée.
A la lecture des éditions de ces derniers jours, j'ai néanmoins été choqué par deux phénomènes ? Le premier concerne la publication d'un article développant, ou plus exactement insinuant, la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre 2001. Le second est la multiplication de commentaires de nature ouvertement antisémites qui, s'ils étaient publiés sur des médias comme la presse écrite traditionnelle, donnerait lieu sans aucun doute à des poursuites pénales.
Prenons ces deux sujets successivement.
Mercredi 7 mars, un article intitulé 11 septembre : la BBC a annoncé l’effondrement du bâtiment 7 avant qu’il ne se produise explique de façon factuelle qu'une journaliste de la BBC aurait annoncé la chute d'un des immeubles proche du World Trade Center environ 20 minutes avant que cet événement ne se produise réellement. L'auteur en déduit, ou laisse entendre, que ceci prouve la mauvaise foi des médias, le mensonge d'état généralisé sur les attentats du 11 septembre et alimente de ce fait la théorie du complot, reprise en chœur évidemment par de très nombreux commentaires.
Indépendamment du fait que je ne partage évidemment pas le moins du monde cette théorie, la question que je me pose est la suivante : est-ce un article sérieux ? Est-ce l'expression d'une opinion acceptable ? Empêcher sa publication pourrait-il être assimilé à une forme de censure ?
Aucun historien sérieux, aucun média traditionnel sérieux (quotidien, hebdomadaire, télévision) ne reprend ce genre d'information, ni même ne les commente. Peut-on franchement imaginer que tous ces médias sont dans l'erreur ? Que les médias citoyens sur le web seraient donc les seuls à combattre cette omerta mondiale ? Où sont les éléments vérifiés dans ce type d'information totalement parcellaire qui, à partir d'un micro détail, d'une minuscule erreur ou incohérence, entend généraliser et valider sa théorie que tout est "pourri au royaume du Danemark", que les morts du 11 septembre ont été tués par un complot de la CIA, que nous vivons dans un monde où big brother est maître.
Je pense que la publication de cet article est plus qu'une erreur, c'est une faute. C'est une faute parce que cet article est tout sauf du journalisme, c'est de la provocation, c'est de l'insinuation. Ce n'est pas un discours argumenté avec une thèse, un objectif clairement affiché, c'est un venin volontairement distillé pour faire dire par des commentateurs des choses que l'on ose par dire ou dont on sait qu'elles ne passerait le cap de la sélection des modérateurs.
Deuxième sujet, précisément, la dérive des commentaires.
Les commentaires ne sont pas modérés. Agoravox donne néanmoins un certain nombre de conseils à ses rédacteurs : "Parfois, sur certains sujets sensibles, les réactions des lecteurs peuvent être très violentes et apparemment disproportionnées Essayez toutefois de calmer le jeu en répondant de manière factuelle et courtoise afin d'éviter tout dérapage ou polémique interminable".
Conseils avisés mais parfois difficiles à suivre. Florilège de commentaires postés ces derniers jours sur Agoravox :
"L’histoire des juifs doit entrer enfin dans le droit commun de l’histoire des hommes."
"Les journaux et les journalistes sont toujours là pour la judéomanie où les propagandes."
"Le proprio des trois tours est juif, on dit aussi que beaucoup d’agents du Mossad étaient sur place et même certains avaient été arrêté par le FBI qui trouvait suspect tout ce petit monde à New York pour l’évènement. Je ne crois toujours pas au hasard !"
"Pouvons-nous encore dire non à nos maîtres, ou est-ce que c’est de l’antisémitisme ? Un "antisémitisme" qui leur a pas empêché d’accéder aux postes-clefs de la République !!"
"Peut-on encore penser sans que cela soit à travers les Juifs ?"
"Les juifs ont été aussi des bourreaux."
"Cette victimisation juive correspond à un programme bien étudié, consistant principalement à culpabiliser pour l’éternité les Occidentaux lesquels comme des papa-gâteaux devraient fermer les yeux sur les crimes des juifs au Proche-Orient."
"Encore un livre qui sera en bonne place sur les étales des librairies de France.. Comme la totalité des œuvres des auteurs juifs (mauvais ou bon), que l’on OBLIGE les librairies et diffuseurs FNAC et VIRGIN à mettre en avant !! Sans parler de toutes les émissions de TV littéraires qui vont diffuser disons même faire la propagande de ces œuvres, non parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont écrites par un Juifs !"
Bien entendu, la liberté d'expression est essentielle. Bien entendu, il est impossible pour un média comme Agoravox de lire et de contrôler les milliers de commentaires qui s'accumulent chaque jour. Mais tout de même : certains de ces commentaires ont été écrits par des rédacteurs réguliers et parfaitement identifiables d'Agoravox. Un média responsable ne devrait-il pas en tirer toutes les conséquences, vérifier au moins a posteriori et sur les sujets les plus sensibles que les rédacteurs sont au-dessous de tout soupçon et sanctionner le cas échéant ceux qui dépassent les limites de l'acceptable.
A deux semaines de l'événement "Les premières rencontres du 5ème pouvoir", il me semble qu'une réflexion profonde s'impose.














