Décryptages - Blog politique

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20 mai 2007

La vérité sur la planète ?

kilimandjaro

Dans son dernier livre, "Ma vérité sur la planète", Claude Allègre règle ses comptes avec Nicolas Hulot. Sous le masque sympathique de l'animateur d'Ushuaïa, il nous fait découvrir le vrai visage d'un apôtre de la décroissance, de la haine de soi et du "retour à l'âge des cavernes". Après la mascarade de la signature unanime du Pacte écologique par tous les prétendants à la présidence, voilà enfin une vision rationnelle, raisonnable, scientifique des problèmes écologiques qui fait du bien. Loin du catastrophisme ambiant, loin de la mousse médiatique, Allègre reprend les problèmes un par un pour nous donner sa vérité sur la planète. Une vérité qui est loin d'être toute rose mais qui tourne le dos à la culpabilité des écologistes fondamentalistes.

La situation est grave. L'espèce humaine exploite les ressources naturelles au-delà du soutenable, pollue les océans, ponctionne un quart du débit des cours d'eau au risque de les assécher, rejette toujours plus de déchets dans l'atmosphère, détruit des milliers d'espèces vivantes et reduit la diversité biologique indispensable à long terme au maintien de la vie. Bref, l'homme, par son activité, par sa démographie, met sa planète et son propre avenir en grand danger. Sur le constat, Allègre et Hulot ne sont pas si éloignés. Ils le sont en revanche totalement sur les remèdes.

D'abord sur le plan philosophique. Là où les écologistes purs et durs idéalisent la Nature en tant que telle, considèrent l'espèce humaine comme un de ses sous-produits et mettent les animaux ou les plantes au même rang que l'homo sapiens, Allègre cherche avant tout à faire en sorte que "l'Homme vive mieux sur sa planète". L'Homme est au centre de sa réflexion. Il faut protéger la Nature pour l'Homme. Là où Hulot et ses amis culpabilisent les humains et voudraient les voir expier leurs péchés en entrant dans une phase de jeûne, de repentance et de "décroissance", Claude Allègre ne cesse au contraire de mettre au premier plan l'intelligence, la recherche, le désir impérieux de comprendre, le progrès, le sens de l'Histoire, tout ce qui fait la particularité de notre espèce unique.

Ensuite sur le plan économique. En supposant même que les propositions contenues dans ce fameux Pacte écologique soient pertinentes, l'ancien ministre de Lionel Jospin démontre assez clairement qu'elles sont irréalistes et dangereuses. Irréalistes d'abord parce que réduites à notre seul pays alors que le problème écologique est évidemment global. Irréalistes parce qu'aveugles quant à la marche du monde, au besoin de développement des pays du Sud, au désir inaliénable de la Chine ou de l'Inde de rattraper leur retard sur le monde développé. Irréalistes enfin parce qu'Allègre est convaincu qu'il n'y a pas de projet humain qui ne soit viable s'il n'est pas économiquement acceptable. Et le retour en arrière ne l'est pas.

Et ces propositions sont aussi dangereuses. Parce que la décroissance serait synonyme de chômage massif. Parce que la seule façon de parvenir à réaliser ce projet serait de l'imposer. Probablement par la force. Hulot ne s'en cache pas lorsqu'il dit que "le temps des discussions est terminé". Dans le chantage à la candidature, on voit poindre cette tentation du totalitarisme vert.

Enfin, mais c'est à mon sens la partie la moins convaincante, sur le plan climatologique. Allègre ne croit pas au scénario du Global Warming (il est d'ailleurs amusant de constater qu'on parle dans le livre de Global Warning, le "m" s'étant transformé en "n" pour fabriquer l'un de ces lapsus aussi amusant que révélateur). Il explique, de façon pas toujours charitable, comment les météorologistes, découvrant leur incapacité à prévoir le temps qu'il fera dans une semaine, se sont mis à essayer de prévoir le climat que nous aurons dans un siècle. C'est évidemment moins risqué !

Quel est le raisonnement du spécialiste de la tectonique des plaques : on exagère les risques de réchauffement climatique, une augmentation de deux degré de la température moyenne en Europe n'aurait pas de conséquences dramatiques, il y a un comportement hystérique autour de ce sujet, alimenté par des chercheurs satisfaits d'attirer l'attention sur leur spécialité et par des médias qui ont fait du catastrophisme leur fonds de commerce. Pour Claude Allègre, s'il existe bien un changement climatique majeur, il est peu probable qu'il ne soit dû qu'à des conséquences humaines. De plus, sa principale manifestation est plus la multiplication des événements extrêmes (innondations, sécheresse ...) qu'une augmentation massive des températures à la surface du globe. Encore une fois, les arguments du chercheur sont ici, si je peux me permettre, un peu tirés par les cheveux. Allègre explique en détail dans un autre chapitre comment l'activité humaine a pollué les océans, on comprend difficilement pourquoi il ne pourrait pas en être de même pour le climat.

En revanche, la dérive hystérique est incontestable. Pour preuve, l'exploitation poético-lyrique de ce fameux cliché de Yann Arthus Bertrand montrant le sommet du Kilimandjaro privé de ses neiges éternelles. D'une part, les neiges sont de retour cette année. D'autre part, Allègre nous explique que la fonte des neiges du plus haut sommet d'Afrique n'est pas dû au réchauffement climatique mais à la désertification.

Mais que propose donc Claude Allègre ? Réagir calmement. Comprendre avant d'agir. Faire confiance au progrès. En résumé, il faut que notre intelligence compense la baisse des ressources de la planète. L'énergie de l'intelligence humaine. Il faut faire le pari d'une croissance tirée par l'écologie plutôt qu'imposer une décroissance. Dans "développement durable", il faut réhabiliter le développement. Au risque de choquer et de provoquer, Allègre explique comment l'avenir écologique de la planète dépend sans doute de notre capacité à maîtriser deux technologies essentielles : l'énergie nucléaire et le génie génétique. Le nucléaire et les OGM comme solution à l'effet de serre, à l'explosion de la quantité de déchets urbains, au problème de la répartition de l'eau potable.

Un refus obstiné de l'obscurantisme. Une vérité qui dérange et qui rassure.

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11 mai 2007

La belle vie

inerney

Autant « Windows on the World » de Frédéric Beigbeder était précipité, voyeur, malsain et égocentrique, autant « La Belle Vie » de Jay Mc Inerney est subtil, intelligent et profond. Autant le dandy français échouait à nous faire croire qu’il suffit d’écrire à la va-vite 200 pages en s’installant au sommet de la Tour Montparnasse pour capter la détresse et l’horreur vécue par les new-yorkais, autant Mc Inerney parvient lui à s’arracher de sa vie, de sa ville, du lieu même de la catastrophe pour nous livrer un vrai questionnement universel sur le sens de nos vies, sur le sens de l’Histoire, sur la culpabilité, sur les choix qui nous taraudent, sur la futilité d’une société de l’apparence dont il a été, depuis vingt ans, l’un des symboles littéraires.

« La Belle vie » est à la fois un réquisitoire sévère et un constat désabusé. Celui d’une génération qui découvre à la quarantaine que ses réussites sont le miroir de ses déboires. Celui d’une civilisation dont la ville-monde new-yorkaise est une caricature et qui perçoit à quel point elle est vulnérable. Celui d’un monde presque autiste, endormi dans ses certitudes, qui s’est refermé sur lui-même et que l’agression extérieure vient soudain bouleverser. Les attentats du 11 septembre n’y sont qu’une toile de fonds tragique. Juste un décor lugubre, surnaturel, inhumain. Le théâtre de nos vies, de nos désirs, de nos doutes, de nos ambitions, de nos échecs. Juste un révélateur, un accélérateur de trajectoires. Un mur auquel on se heurte dans un fracas de cri et de pleurs. Un choc qui questionne, qui réveille, qui bouscule. Un deuil collectif. L’Histoire qui façonne nos petites histoires.

Où est la morale dans nos vies survoltées de citadins avides de pouvoir et d’argent ? Que deviennent nos rêves de splendeur dans les ténèbres de la haine des autres et de la haine de soi ? Peut-on continuer de vivre normalement dans un monde qui s’écroule à nos pieds ? Que pèsent nos compromis et nos renoncements dans le feu et les cendres ? Peut-on changer de route au milieu de la traversée ? Des questions que Mc Inerney fait surgir du jour d’après, comme si Ground Zero n’était pas seulement un lieu mais une sensation, un état intérieur. Comme si la dévastation de nos âmes étaient finalement la plus évidente, la plus douloureuse, la plus dangereuse. Les couples s’égarent. Les familles implosent. Les adolescences s’abiment en révoltes désespérées. Les amitiés sont le terreau des pires trahisons. L’amour est un merveilleux mystère. Et la vie continue. Show must go on. Le vacarme des sirènes s’éloignent, les poussières et les cendres s’éparpillent, la douleur elle-même s’estompe. Seul change le poids plus lourd et la conscience plus vive de nos sacrifices.

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15 avril 2007

Everyman

images

A ne pas lire un jour de grande déprime, si vous êtes en plein doute sur les buts de l’existence, si le suicide vous tente ou tout simplement si vous avez l’âme trop sensible pour regarder en face les affres et les douleurs de la vie, les angoisses de l’âge, les déchéances des corps.

Pour les autres, pour les esprits torturés, pour les angoissés chroniques, pour ceux qui se posent des questions existentielles, pour ceux que le temps et la mort obsèdent, il n’y pas une minute à perdre (un plaisir à savourer pour le moment en VO, la traduction en français ne devrait pas être disponible avant fin 2007), il faut ouvrir très vite le dernier roman de Philippe Roth. Everyman. Dévorez-le sans attendre, c’est un grand livre. Immense de désespoir lucide. Terrifiante description quasi clinique d’une vie, de la vie d’un homme. Une autobiographie universelle.

Comme un écho à la « Bête qui meurt » où il décrivait dans le détail la déchéance sexuelle d’un professeur d’université qui tentait désespérément de se raccrocher par procuration à son exaltante jeunesse en courant les jupons de ses étudiantes, dans « Everyman », Roth nous raconte la vie à travers le prisme de la mort. Sept décennies de la lutte permanente d’un homme pour faire reculer l’ennemi et gagner des moments de vie. Un peu comme dans les jeux vidéo, le héro du roman semble avoir à sa disposition plusieurs « vies » qu’il perd les unes après les autres, à chaque passage dans les mains et sous les bistouris des médecins et des chirurgiens. Et la perte de la dernière cartouche lui est fatale et le renvoie dans le néant, rejoindre les autres joueurs qui disparaissent tout au long de cette balade macabre, ses parents, ses amis, ses collègues de travail.

Sans espoir. Noir de bout en bout. Pour Roth, « la vieillesse n’est pas un combat, c’est un massacre. » On cherche la lueur du jour dans ce tunnel, mais on ne la trouve pas. Face à la mort, il n’y a pas d’échappatoire, pas de solution, pas de victoire, il n’y a que la force de la vie, la puissance, temporaire certes, mais vivace et miraculeuse de l’existence. Cette force est omniprésente, elle parcourt chaque ligne du livre comme elle parcourt chaque seconde de la vie.

roth

“Roth’s vision is a bleak one, but (…) there’s beauty in it, too. Everyman may have drowned in sin, yes, but at least he enjoyed the swim on the way out.

Cette merveille absolue qu’on appelle la vie pour reprendre les mots de Douglas Kennedy du Times repris en quatrième de couverture de l’édition américaine du roman (“The genius of this short, bleak, remarkable novel stems from the way that Roth turns his desolate assessment of death into something bracing: an angry acceptance that mortality is the price we pay for the sheer wonder of this thing called life”). La mort comme prix à payer. Façon de se rassurer sans doute pour ne pas voir que dans cet Everyman, c’est pendant la vie elle-même que le prix se paie cash. Par les renoncements, les errements, les erreurs et finalement la solitude et souffrance.

Certains lecteurs y ont saisi de l’humour ou peut-être était-ce de la drôlerie cynique (« Everyman est un roman très drôle traitant de la mort et de la maladie. »), j’avoue que le comique de la situation m’a échappé. Ou bien c’est un rire de désespoir, comme disais Flaubert « Il y aura un rire immense de désespoir quand les hommes verront ce vide, quand il faudra quitter la vie pour la mort… »

Un bloggeur canadien le dit fort bien : « C’est dur, c’est pénible, c’est un bon coup de poing sur la gueule, un livre de Philip Roth. Ça scalpe l’humanité entière pour nous ramener à l’essentiel. Vivre, mourir. Entre les deux, un laps de temps trop court et la décomposition inexorable de l’être humain. »

Comme disais Woody Allen, « j’aimerais terminer sur un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? »

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30 mars 2007

Keynes, Marshall, Brown

keynes

Paradoxe apparent, les icônes, les mythes et les politiques exemplaires de la gauche sociale démocrate viennent depuis bien longtemps déjà de l’ouest anglo-saxon. Ces terres du capitalisme effréné, ces épouvantails de la droite ultra libérale fournissent malgré tout une bonne partie des socles théorique et pratique de la gauche de gouvernement en France comme partout dans le monde. Détournements d’idées, lectures approximatives, recherche d’alibi ou signes d’une ouverture des esprits, voire d’un estompement des clivages, ces références pullulent jusque dans le débat de notre présidentielle.

Trois lectures récentes pour illustrer ce phénomène : la biographie de John M. Keynes par Alain Minc, un article du Figaro Economie sur le thème des « plans Marshall » et une autre tribune du Figaro à propos du prochain passage de témoin entre Tony Blair et Gordon Brown.

A tout seigneur tout honneur, on n’échappe pas à la légende, à celui qui a énoncé les théories qui furent la pierre angulaire des discours économiques de la gauche des cinquante dernières années, sa majesté, Lord Maynard Keynes. Etrange personnage que l’on découvre dans la biographie de Minc. Brillant, bourgeois, dandy, spéculateur, riche, arrogant, irrespectueux, anti-américain primaire, germanophile, pacifiste, antisémite, affamé de pouvoir et de reconnaissance, manipulateur, charmeur, provocateur, tellement « british ». Visionnaire en économie et totalement dénué de sens politique. En permanence à contre courant. Mouche du coche d’institutions dont il ne rêve que de présider les destinées. Jamais complètement à l’intérieur du pouvoir, jamais complètement à l’extérieur. Sur le fil du rasoir, nourrissant sa renommée de ses propres contradictions, Keynes est d’abord un touche à tout de génie.

Difficile de trouver le fil rouge d’un homme aussi varié ? Alain Minc a son idée sur ce qui fait en quelque sorte l’ossature du personnage, les forces intérieures qui le structurent, ce qui explique son parcours et ses idées.  Une idée simple qui tourne par moment à l’obsession la transformant, me semble-t-il, en une idée finalement réductrice et simpliste. Keynes homosexuel. Toute la trame de la biographie est construite autour de l’orientation sexuelle découverte, cachée, éprouvée, partagée, assumée puis reniée de Maynard. Omniprésence de la mère, faiblesse du père, influences des amis de Cambridge et de Bloomsburry, fragilité et force en même temps de sa femme pendant la seconde partie de sa vie. Tous les ingrédients de la vie privée se mêlent au fil des ans à ses rencontres et ses amitiés de la sphère publique. Essentielle l’homosexualité de Keynes ? Sans doute pour comprendre sa double vie des années vingt, partagée entre les mondanités de Londres et le style académique de Cambridge. Sans doute aussi pour sentir les craintes permanentes et le besoin d’être aimé de Keynes, son attirance pour les révolutionnaires et son respect pour les institutions, ses déchirements, son besoin de se raccrocher à sa famille et la nécessité parfois de s’en éloigner. Evidemment essentielle pour approcher la sensibilité de l’homme. Mais à force d’être répété, usé jusqu’à la corde, l’argument de Minc finit par agacer.

L’analyse des idées, des théories économiques mais surtout des actes médiatiques et politiques de Keynes est beaucoup plus intéressante. Minc nous aide finalement à répondre à la question « Keynes était-il de gauche ? ». Les sociaux démocrates et les écoles d’économistes qui se réclament de lui ont-ils trahi ou dénaturé le message du maître ? Ont-ils fait fausse route ? En grande partie, la réponse est oui. Bien sur, la « théorie générale » de Keynes jette au panier la croyance merveilleuse des économistes classiques : cet équilibre auquel le marché parvient comme par miracle grâce à la « main invisible ». Evidemment, Keynes théorise la situation d’équilibre de sous-emploi, rejetant ainsi l’idée fausse que la baisse des salaires est toujours suffisante pour rétablir l’équilibre du marché du travail. Bien sûr, avec son fameux « multiplicateur », il théorise et préconise l’utilisation massive de la dépense publique. Et, internationaliste, il met sur pied après la seconde guerre mondiale le premier système monétaire international. Mais Keynes restera surtout toute sa vie un libéral, pragmatique, défenseur des prérogatives de la couronne britannique. Venu le moment de son entrée au Parlement, il siègera sur les bancs libéraux. Avocat du maintien de l’empire, il varie en fonction des périodes entre libre échangisme commercial et protectionnisme. Champion de la relance par la dépense publique, il est en même temps opposé à un déficit des dépenses de fonctionnement de l’état. Intrigué, voire attiré, par les idées socialistes et marxistes, il en reste à l’écart autant par idéologie que par conformisme. Son nom reste finalement attaché à la finance et aux accords monétaires de Bretton Woods et non pas aux réformes sociales du « welfare state » de Beveridge.

Simplifiée, caricaturée, la pensée de Keynes est donc devenue, sans qu’il ne le sache vraiment et sans probablement qu’il ne le souhaite, l’alpha et l’oméga des politiques interventionnistes de gauche. Et sous cet angle, la lecture des programmes des présidentiables démontrent que l’esprit keynésien est toujours là en 2007 : les milliards pleuvent, les promesses fusent, partout l’état est salvateur. Pour un Bayrou qui fustige la dette, combien de Sarkozy, Royal, Laguiller et autres Besancenot que le déficit n’effraie plus. Pragmatisme, équilibre, adaptation : les autres messages du grand Maynard sont passés à la trappe.

Mais il n’est pas le seul dont la postérité a réduit ou simplifié la pensée. Dans le registre des fascinations posthumes, Georges Marshall tient une bonne place, particulièrement dans notre pays. Jean-Pierre Robin se demande à juste titre dans le Figaro du 26 mars « pourquoi le plan Marshall fascine les Français » ? Plan Marshall pour les SDF, plan Marshall pour les banlieues, pour le logement, l’enseignement ou pour la formation : il est vrai que la simple évocation du célèbre secrétaire d’état américain et de son fameux plan suffit à clore un sujet. Le plan est la solution miracle. Dépenser beaucoup, massivement, rapidement pour régler un problème : telle est la conception de nos néo-marshalliens.

Marshall nous renvoie à Keynes évidemment. D’abord parce que son plan de 1947 fut l’exact opposé du Traité de Versailles de 1918 dont la critique dans « Les conséquences économiques de la guerre » fut la première œuvre marquante de Keynes. Une idée simple : aider les pays européens à se redresser pour mieux vendre les produits américains (si seulement on pensait plutôt à un plan Marshall pour l’Afrique aujourd’hui). Ensuite, parce que les plans Marshall de nos politiques hexagonaux sont autant de plaidoyers pour la dépense publique, keynésiens encore, keynésiens toujours.

Pourtant, il faut se rendre à l’évidence, ce n’est ni à l’UMP, ni au PS, ni à l’UDF qu’il faut chercher les véritables néo-keynésiens de ce début de vingt-et-unième siècle mais bien de l’autre côté de la Manche. Retour aux sources, retour aux origines, le descendant spirituel de Maynard Keynes n’est pas Ségolène Royal mais Gordon Brown. On peut discuter bien entendu de l’état du Royaume Uni, des inégalités de revenus, de l’exclusion, de la pression sur les salaires, du libéralisme de la City, il n’en reste pas moins qu’après dix années sans interruption (chose absolument inimaginable pour nous Français) à la tête du Trésor britannique, Gordon Brown peut s’enorgueillir de la plus longue période de croissance que son pays ai jamais connue, d’un taux de chômage parmi les plus bas d’Europe, d’un dynamisme économique à rendre jaloux. Pragmatique, usant de la dépense publique sans céder sur l’essentiel équilibre à moyen terme des finances publiques, soucieux de s’adapter au nouvel ordre du monde, la politique de Gordon Brown et de Tony Blair est la version moderne de la vision keynésienne. Dommage que, dans un contre-sens dont notre vie politique est coutumière, « blairisme » soit devenu synonyme d’ultra libéralisme quand ce n’est pas considéré comme « un gros mot ». Encore une mystification.

Relire Keynes. Réinventer Marshall. Dé-diaboliser Brown. Tout un programme.

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04 mars 2007

Paul is Blank

paul

Mr. Blank ne sait plus où il habite ni à quoi il sert. Enfermé dans une chambre qui fait penser à une scène de Z ou de L'aveu, déboussolé, confondant le jour et la nuit, totalement amnésique, drogué, Mr. Blank fait peine à lire. C'est une page blanche, sans passé, sans histoire, et son avenir se construit de mots alignés les uns après les autres, au gré des idées de l'auteur que l'on devine, caché derrière le verrou de la porte close de la chambre.

Alors Mr. Blank prend forme, non pas humaine mais littéraire. Il existe mais n'est jamais libre. Prisonnier de son créateur, il continue de se débattre, cherche les issues, suit les pistes dans l'espoir de découvrir sa raison d'être et se heurte lamentablement aux quatre murs qui délimitent son univers. Pitoyable marionnette. C'est une naissance à laquelle on assiste mais c'est un enfantement dans la douleur. La souffrance est là en permanence, comme si elle était l'indispensable catalyseur de la création artistique.

Paul Auster nous décrit la création vue de l'intérieur, en se mettant dans la peau du personnage. Mais il n'y a pas de magie, pas d'artifice, nous sommes loin de la Rose Pourpre du Caire, le héro ne crèvera pas l'écran pour venir se mêler à ses lecteurs, les deux mondes restent clos.

Vingt après sa trilogie new-yorkaise, Paul Auster remet en scène tous ses héros dans un roman étrange mais finalement décevant. Pour les familiers de son oeuvre, on comprend bien vite, trop vite, le fil qu'il tire dans cette historiette. Anna est évidemment Anna Blume, nul besoin d'attendre cent page pour en avoir la confirmation. Mais on ne retouve pas ici le plongeon sans espoir dans le labyrinthe du Voyage, l'angoisse identitaire de la Cité de Verre, les petites musiques du hasard, la folie de Léviathan, les étranges coincidences et retouvailles du Livre des Illusions. Dans le Scriptorium est une feuille blanche bien trop transparente pour que l'on s'y perde avec délectation comme dans les meilleurs romans de Paul Auster.

Voilà une bonne raison de se replonger dans les vieux bouquins enfouis au fond de la bibliothèque ...

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